Par João Bernardo

A versão original se encontra aqui.

La classe ouvrière peut être définiesur le plan économique ou sur le plan sociologique. Il est essentiel de ne pas confondre les deux dimensions.

J’aidé fini le temps comme la substance du capitalisme[1], parce que la plus-value, c’est-à-dire le processus d’exploitation, est produite et résulte de contradictions qui se déploient dans le temps. Ceux qui contrôlent leur propre temps de travail, ou participent à ce contrôle, et qui contrôlent simultanément le temps de travail des autres constituent les classes exploiteuses (bourgeois et gestionnaires[2]). Ceux qui ne contrôlent ni leur temps de travail, ni celui des autres, forment la classe ouvrière. Ceux qui contrôlent leur temps de travail, mais ne contrôlent le temps de travail de personne, se situent en dehors du mode de production capitaliste, avec lequel ils n’entretiennent une relation que par l’intermédiaire du marché (artistes, artisans et ce qu’il reste des anciennes professions libérales).

A ce niveau économique, la classe ouvrière a une existence permanente et vérifiable. La gestion des ressources humaines est au cœur des préoccupations de tout patron ou administrateur, et les «ressources humaines» ne sont qu’un euphémisme pour éviter de mentionner la «classe ouvrière».

Toute personne qui s’intéresse aux analyses publiées par les théoriciens et les techniciens du capitalisme sur les systèmes de production et les défis posés à l’administration des entreprises est inévitablement confrontée à la classe ouvrière. Aucune étude économique ne peut être menée sans que ce facteursoit pris en compte. Les conflits qui surviennent dans les relations de travail, des conflits plus passifs et individuels auxplus actifs et collectifs, visent à perturber ou interrompre le flux du temps de travail (ou du moins ont pour effet dele perturber ou de l’interrompre). Les techniques de gestion visent essentiellement à éviter, ou anticiper, les mouvements d’insatisfaction et de protestation, afin que le temps de travail puisses ’écouler sans interruption. Tel est l’antagonisme interne qui s’exprime dans le temps en tant que substance du capitalisme, et c’est sur ce plan-làque la classe ouvrière manifeste en permanence son existence.

Sur le plan sociologique, cependant, la classe ouvrière n’a jamais réussi à conserver une existence permanente. Les travailleurs ne sont conscients de leur réalité en tant que classe que lorsqu’ils affrontent activement la totalité des capitalistes. Ce n’est que dans cette confrontation que la classe ouvrière peut exister sur le plan sociologique.

En 1846-1848, la classe ouvrière assuma une existence sociologique au niveau européen, des îles britanniques au sud de l’Italie, du Portugal à la Pologne divisée. La classe ouvrière repritune existence sociologique dans un espace plus vaste, comprenant toute l’Europe et les États-Unis, de la fin de la Première Guerre mondiale au début des années 1920. Plus récemment, et à l’échelle mondiale, la classe ouvrière aassumé de nouveau une existence sociologique entre les années 1960 et lesannées 1980. Peu de personnes le savent aujourd’hui (ou en tout cas peu d’entre elles souhaitent s’en souvenir), mais à cette époque nous étions sur le point de gagner, comme je l’ai écrit dans «Epilogo et prefacio (um testemunho presencial)[3]».

A cette époque, le capitalisme était empêtré dans la dernière de ses crises économiques structurelles et l’unification internationale de la classe ouvrière sur le plan sociologique semblait rendre imminente la transformation de cette crise structurelle en une crise finale. Mais la situation s’est inversée et, au cours des dernières décennies, un capitalisme mondialisé a réussi à manipuler sans grande difficulté les travailleurs fragmentés et dispersés[4]. «Le capitalisme suppose la production de spécialistes et la balkanisation du savoir, a écrit Paul Morrison; l’élimination ou la diabolisation de toute perspective mondiale ne peut que servir les intérêts d’un ordre économique qui se définit lui-même par la mondialisation» (The Poetics of Fascism. Ezra Pound, T. S. Eliot, Paul de Man, Oxford University Press, 1996, p.14). Aujourd’hui, la classe ouvrière n’existe pas sur le plan sociologique.

L’hégémonie acquise par les identitarismes[5] sur le plan sociologique et idéologique est l’expression directe de la disparition de la classe ouvrière surce plan. Cette hégémonie est tellement aboutie que la gauche – ou ce qu’un vocabulaire dénaturé continue d’appeler «la gauche[6]»–présente les travailleurs comme une identité parmi d’autres identités avec lesquelles ils pourraient s’allier. La disparition sociologique et idéologique des travailleurs en tant que classe et leur insertion dans l’échiquier des identités représentent la plus grande victoire de l’identitarisme.

L’affirmation des identités reproduit tous les vices du nationalisme. Comme l’avait averti Paul Valéry en 1931, à l’époque où les nationalismes devenaient menaçants:

«L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeursou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes,insupportables et vaines»

(Regards sur le monde actuel et autres essais, Gallimard, 1945, p.27). Cette description s’applique aujourd’hui parfaitement à l’identité.

Mais les nationalismesse référaient au moins à des frontières fixes, alors que les identités, réelles ou supposées, projettent leur hystérie surdes horizons indéfinis, puisqu’elles revendiquent des limites fluides, qui se chevauchent et sont même subjectives. Et tout comme le nationalisme s’est incarné, sous ses formes les plus plus extrêmes et aussi les plus délirantes, dans le racisme, et s’est engagé dans une ronde folle qui passait de la culture à la biologie, et de la biologie à la culture, l’identité fait demême, voltigeant de la couleur depeau au genre, en passant par n’importe quel autre élément. Depuis de nombreuses années, j’ai montré que l’oscillation entre la biologie et la culture dans le national-socialisme avait une affinité étroite avec l’oscillation identique qui caractérise la forme moderne du féminisme[7].On peut en dire autant de ces mouvements noirs capables d’affirmer que «Le métissage est aussi un génocide[8]» et d’invoquer les phénotypes avec le même zèle que ceux invoqués par les théoriciens des races. Les identitarismes reproduisent non seulement les formes les plus perverses du nationalisme, mais également la forme la plus perverse des fascismes, le racisme national-socialiste.

Cependant, les nouvelles identités partagent surtout avec l’ancien nationalisme un aspect principal: leur caractère supra-classiste. Alors que l’affirmation de la classe ouvrière sur le plan sociologique brise, ou cherche à briser, la sociétéde manière horizontale, en marquant clairement le clivage entre ceux qui produisent la plus-value et ceux qui se l’approprient, le nationalisme et l’identitarisme réunissent les travailleurs et les capitalistes autour d’un mythe commun, géographique, ou culturel et biologique.

Or, toute forme d’union entre exploiteurs et exploités a pour effet immédiat de consolider le processus d’exploitation. L’histoire l’a montré abondamment dans le cas des nationalismes. Dans le cas des identitarismes, nous retrouvons le même résultat avec la politique des quotas, qui mobilise des masses de personnes appartenant, ou étant supposées appartenir, à une identité définie, afin de promouvoir l’ascension sociale d’un petit nombre d’entre elles, de les convertir en une nouvelle élite ou de les insérer dans l’élite existante. De même que l’expansion territoriale acquise par des moyens militaires était le résultat logique des nationalismes, la promotion des élites grâce à la politique des quotas est le résultat logique des identitarismes.

Il est certain que, dans la vie courante, les choses semblent confuses, dans les conflits quotidiens, les relations dans les cafés. Qui conque vit dans la confusion ignore comment se débarrasser de ces difficultés. Mais la fonction de la science, et son équivalent en politique, est précisément de simplifier et de définir et délimiter correctementles questions. Le problème est qu’aujourd’hui, il n’existe pratiquement plus que deux types de marxisme: le marxisme d’avant Galilée et le marxisme-éponge.

En ce qui concernele premier, tout comme les opposants de Galilée refusaient d’observer avec une lunette astronomique les satellites de Jupiter et restaient fidèles à la cosmographie grecque, ces marxistes refusent d’analyser les statistiques et se contentent d’ânonner les textes du maître. Ils ont disparu du royaume desvivants pour s’installer aumusée des momies.

Le marxisme-éponge, pour sa part, absorbe tout ce que les marées lui apportent. Au niveau du vocabulaires a manœuvre est simple: il suffit d’accoler l’adjectif «marxiste» à n’importe quel type d’identitarisme. Sur le plan politique l’opération est toute fois plus compliquée eta les mêmes effets qu’eurent, entre les deux guerres mondiales, les connivences entre le marxisme et les nationalismes: d’un côté, elles précipitèrent les masses travailleuses dans les bras du fascisme et, de l’autre part, elles accélérèrent la dégénérescence extrême du marxisme qu’était le stalinisme.

Aujourd’hui, alors que s’ouvre un nouveau cycle de luttes, à partir de son niveau le plus bas, il est indispensable de distinguer entre la politique de classe et la politique des identités, sans envisager la possibilité d’une alliance entre elles.

Traduit par Mondialisme.org

Annexe: João Bernardo et la critique des féministes universitaires actuelles

Dans «Considerações inoportunas e politicamente incorretas acerca de uma questão de nossos dias», «Considérations inopportunes et politiquement incorrections sur une question actuelle», (2006) cité dans le texte précédent, João Bernardo oppose les premières féministes égalitaires (dont il semble les combats) aux féministes universitaires actuelles qu’il dénonce.

En réalité, dans cet article non traduit, il se livre surtout à des considérations sur la novlangue universitaire ou politique età une étude des pseudo théories nazies surles Juifs et les communistes. Et ses conclusions sont absurdes: sous prétexte que les nazis n’auraient jamais réussi à définir des «races» précises – et pour cause, elles n’existent pas! –, il en déduit qu’ils confondaient les Juifs et les communistes dans la même haine exterminatrice. Avec une telle hypothèse de départ, on ne comprend pas

– pourquoi les nazis créèrent des camps de concentration pour les prisonniers politiques – notamment communistes – et des camps d’extermination pour les Juifs;

– pourquoi tant de militants communistes purent survivre dans l’Allemagne nazieet dans toute l’Europe occupée – à condition d’abandonner toute activité politique;

– et on n’explique pas les taux de mortalité tout à fait différents selon les camps. Dans les premiers, les communistes mouraient de maladie, de mauvais traitements, de sous-alimentation, de travail forcé et aussi évidemment parce qu’ils étaient fusillés. Et ils étaient parfois relâchés de ces camps au bout de plusieurs années. Dans les seconds, l’extermination des Juifs était systématique et s’étendait à la famille la plus élargie possible, sans compter tout l’éventail des tortures et expérimentations «scientifiques» des nazis sur les Juifs.

Quant aux massacres commis contre les habitants non juifs, communistes ou pas, durant la guerre contre l’Union soviétique qu’évoque João Bernardo, ils étaient autant liés aux pseudo théories sur la prétendue infériorité des races slaves qu’à l’anticommunisme hitlérien. Mais cette discussion introduire par João Bernardo n’a pas de lien autre que fâcheusement polémique avec la critique des féminismes identitaires actuels.

A part une citation, effectivement ridicule, de Luce Irigaray, «Considerações inoportunas e politicamente incorretas acerca de uma questão de nossos dias» ne décortique pas en détail les théories féministes actuelles – ce qui nous laisse sur notre faim.

Néanmoins, j’ai traduit un passage de cet article pour essayer que les lecteurs (et lectrices!) saisis sentmieux la démarche de JoãoBernardo:

«Le type de féminisme qui est aujourd’hui hégémonique dans les universités et les médias appartient, par ses tours de passe-passe terminologiques, à la grande famille accueillante du “politiquement correct”. Puisque les femmes n’ont pas conquis l’égalité réelle avec les hommes, on fabrique alors une égalité entre les articles, les pronoms, les terminaisons, et on crée un langage obscur où abondent les traits d’union, les barres obliques, les parenthèses et les duplications [de lettres ou de syllabes] (…). Ces exercices de “genre” adoptent la division traditionnelle, et bien connue, entre la sphère féminine et la sphère masculine. Il suffit d’attribuer une connotation positive à la sphère auparavant dévalorisée, et en même temps une connotation négative à la sphère qui était autrefois l’objet de l’élogedes uns et de l’envie des autres. La hiérarchie entre les termes es seulement inversée: la sphère féminine devient une source de vertus, la sphère masculine le modèle de tous lesvices. Et cette inversion renforce la croyance en l’inéluctabilité de l’existence de ces deux termes. La réalité sociale, avec ses dichotomies, reste inchangée. Seul change le vocabulaire qui désigne cette réalité, et il se modifie jusqu’à rendre la réalité opaque pour les observateurs moins attentifs.

Dans cette manipulation, l’opération centrale consiste à gommer la distinction entre la dimension idéologique et la dimension biologique. La division entre la sphère sociale masculine et la sphère sociale féminine résulte d’une création culturelle multi séculaire, qui ainculqué aux femmes des comportements, des mœurs et des opinions différents de ceux inculqués aux hommes. Au lieu d’essayer d’éliminer la séparation des sexes, le féminisme universitaire actuel cherche à l’enraciner; c’est justement pourquoi il fonde son interprétation du monde sur une division strictement biologique; à partir de là, il construit un édifice complexe de distinctions culturelles. Avec la même désinvolture, il se livre à l’opération inverse lorsqu’il attribue à un type donné d’idées, d’attitudes et de comportements une connotation biologique, masculine ou féminine, selon ses préférences. Selon unphilosophe qui est, ou a été, marxiste, c’est ainsi qu’est apparu “un typede contre-sexisme dans lequel – et ce n’est pas un hasard – les différences sexuelles sont très souvent exprimées dans des termes qui présentent les genres comme des quasi-races”[9]. Dans un tel féminisme, on peut passer indifféremment de la biologie à la culture, ou de la culture à la biologie. Cette circularité, dépourvue de tout critère, se retrouve aussibien dans les théories du “genre” que dans le national-socialisme et les théories de ses prédécesseurs directs qui attribuaient une psychologie spécifique à des peuples considérés d’un point de vue biologique.»

Notes

[1] «O tempo: substancia do capitalismo», in Cadernos de Ciêncas sociais, n° 1, 2005 sur le site www.afoiceeomartelo.com.br/

[2] Pour João Bernardo, les gestionnaires constituent avec la bourgeoisie l’une des deux classes dominantes. Cf. http://npnf.eu/spip.php?article633 (NdT).

[3] https://www.ifch.unicamp.br/ojs/index.php/rhs/article/view/285

[4] Cf. JoãoBernardo: «Classe ouvrière… ou travailleurs fragmentés?» http://www.mondialisme.org/spip.php?article1128 (NdT).

[5] João Bernardo utilise cette expression ici traduite littéralement. Elle est similaire à la notion anglaise de l’identity politics, soit en français la (ou les) politique(s) de l’identité, ou encore les politiques identitaires. Cf. La Gauche identitaire contre la classe, recueil de textes de João Bernardo, Loren Goldner et Adolph Reed Jr., Editions NPNF, 2017 (NdT.)

[6] http://www.mondialisme.org/spip.php?article2548. João Bernardo, «Manifeste sur la gauche et les gauches. Pour quelle raison la gauche actuelle continue-t-elle à utiliser ce nom?» (2014)

[7] «Consideraçoes inoportunas e politicamente incorretas acerca de uma questão de nossos dias», Novos Rumos, n° 45, 2006, http://www2.marilia.unesp.br/revistas/index.php/novosrumos/article/view/2122/1750. Cf. l’annexe placée à la fin de cette traduction.

[8] Slogan de certains mouvements afrobrésiliens (NdT).

[9] Etienne Balibar, Masses, Classes, Ideas: Studies on Politics and Philosophy Before and After Marx, Routledge, 1994, p. 192

O artigo foi ilustrado com máscaras da coleção do Museu Nacional de Etnologia (Portugal).

DEIXE UMA RESPOSTA

Please enter your comment!
Please enter your name here