Par Passa Palavra

 

Des articles de presse ont laissé entendre que Bolsonaro, après sa défaite face à Lula au second tour des élections d’octobre 2022, était déprimé, reclus et malade. La demande de son parti au Tribunal supérieur électoral (TSE) d’annuler les votes enregistrés dans 59% des urnes électroniques utilisées au second tour (soit 279 000 urnes) nous montre que Bolsonaro est toujours actif et a trouvé un moyen moins bruyant, mais non moins efficace, de mobiliser sa base radicale. En fait, au lieu d’être reclus et d’attendre passivement l’investiture de Lula le 1er janvier 2023, Bolsonaro a travaillé dans les coulisses pour provoquer un coup d’État qui le maintiendrait à la présidence.

Pour les manifestants bolsonaristes qui ont bloqué des routes, campé devant des casernes et bloqué à nouveau des routes – comptant sur la sympathie, ou au moins la prudence, des généraux qui craignent de contredire le secteur le plus offensif de l’extrême droite – le silence de Bolsonaro, après son discours laconique du 1er novembre 2022, a toujours été considéré comme un stimulant à la radicalisation. Les manifestants étaient convaincus qu’il s’agissait, en fait, d’un message crypté du chef de la nation, puisque ce dernier ne pouvait contester ouvertement les résultats des élections sans risquer de faire échouer les négociations en coulisses en vue d’un coup d’État. C’est comme si Bolsonaro essayait d’entretenir la flamme du radicalisme, en attendant le bon moment pour rajouter des bûches sur le feu, en disant en substance : «Non, les urnes électroniques ne sont pas fiables et, non, je n’ai pas perdu les élections.»

Au début de la présidence de Bolsonaro, les conditions étaient réunies pour la formation d’un fascisme : l’armée et les Églises évangéliques d’un côté et, de l’autre, les milices informelles et la population dans les rues. Mais l’union entre ces deux axes ne s’est pas produite, le fascisme ne s’est pas organisé. Aujourd’hui, nous avons la même mise en scène, mais encore plus dangereuse, si possible ; en effet, avant les élections, la victoire électorale donnait de l’espoir aux fascistes et engourdissait leur agressivité, tandis que maintenant, la défaite ravive leur désespoir. La demande d’annulation des élections apparaît désormais comme un signal explicite du président aux manifestants «bolsonaristes» ; non seulement, ils ont perdu leurs illusions sur le système électoral mais ils sont aussi convaincus que la seule solution qui leur reste est un coup d’État, car il est évident que la demande d’annulation sera rejetée par le Tribunal supérieur électoral. En effet, le TSE a déjà déclaré la victoire de Lula et il est présidé par Alexandre de Moraes, un membre du Tribunal supérieur électoral qui est aujourd’hui l’ennemi juré de Bolsonaro et de ses partisans.

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Au fil du temps, les actes «bolsonaristes» prennent des caractéristiques insurrectionnelles, notamment dans des États comme le Mato Grosso, où sont implantés une bonne partie de ceux qui financent les putschistes; dans le Rondônia, où les locaux d’un journal de Porto Velho ont subi une attaque par balles pour avoir figuré sur les listes d’entreprises accusées d’être prétendument favorables au Parti des travailleurs ; et à Santa Catarina, le commandant de la Police militaire a refusé de rencontrer Alexandre de Moraes et les commandants des polices des autres États pour discuter de la façon de traiter les manifestations putschistes.

Soumise à une très forte surveillance suite à son soutien voilé à Bolsonaro lors des élections et aux premiers blocages de routes par les camionneurs, la Police fédérale des autoroutes (PRF), est sortie de sa position ambiguë et participe aujourd’hui activement à la répression, assimilant même les manifestations des camionneurs à des «actions terroristes ou de black blocs». Cela ne signifie pas pour autant que la mentalité des policiers routiers fédéraux ait changé du jour au lendemain, d’autant plus qu’ils ont sympathisé avec les organisateurs des barrages routiers dès le premier instant ; cela signifie seulement que la Police routière fédérale est contrainte, en apparence, d’agir contre la volonté de ses agents – contradiction qui pourrait exploser à l’avenir.

Il existe des preuves d’un «plan», raisonnablement vaste et articulé, visant à déstabiliser l’ordre démocratique. Dans un premier temps ce plan avait prévu un blocage des chauffeurs routiers sur les routes, même contre leur gré, afin que, dans une deuxième phase, les foules mobilisées par l’extrême droite se précipitent dans les casernes de tout le pays à partir du 2 novembre 2022 pour encourager les militaires à se joindre au mouvement en faveur d’un coup d’État. C’est cette deuxième étape du «plan» qui est en cours, à laquelle succédera une troisième étape : l’épuisement des voies institutionnelles de remise en cause du résultat électoral, qui alimentera à la fois une forte opposition parlementaire au gouvernement Lula et des actions de rue plus agressives, dans la mesure où les manifestants ont désormais perdu toute confiance dans les institutions puisqu’ils ont désormais les «preuves pratiques» que «le système» combat ce qu’ils veulent.

La transition de la première à la deuxième phase du «plan» a eu lieu immédiatement après la diffusion d’une vidéo de Bolsonaro dans laquelle il conseillait aux manifestants de ne pas utiliser les mêmes «méthodes que la gauche» – et cette orientation avait déjà été annoncée dans son discours laconique du 1er novembre 2022. Les manifestations commencèrent alors à se concentrer aux portes des casernes du pays, où, outre la demande d’«intervention militaire», ses participants se livraient à des scènes dignes du théâtre de l’absurde. D’après les vidéos des manifestants devant les casernes, on a l’impression qu’ils pensent toujours pouvoir empêcher Lula de monter la rampe du palais présidentiel du Planalto, à Brasilia, le 1er janvier 2023. Il est probable que beaucoup ont l’intention d’organiser une action inspirée par celle contre le Capitole américain, le 6 janvier 2022, au moment du transfert de pouvoir. Nous avons également assisté à une dilution progressive des slogans : de l’«intervention militaire» à l’«intervention fédérale», puis à la «résistance civile» – le tout conformément aux directives relatives aux slogans qui circulent ouvertement sur les groupes de messagerie bolsonaristes. Ces consignes tentent d’assurer, par la manipulation des slogans, la permanence des manifestants devant les casernes, en leur donnant le répertoire nécessaire pour esquiver les mots d’ordre plus ouvertement putschistes.

Il est de plus en plus évident que les manifestations sont financées par des entrepreneurs liés aux secteurs de l’agroalimentaire et des transports. Un exemple de cette preuve : près du siège de l’armée, à Brasilia, un camp a été installé par des manifestants favorables à un coup d’État où «de grandes tentes offraient cette semaine le déjeuner et d’autres repas, ainsi que du café, de l’eau et des fruits», le tout «gratuitement». On sait déjà que la plupart des patrons et des entreprises impliqués dans le financement d’un possible coup d’État sont situés dans le nord du Mato Grosso, où le bolsonarisme bénéficie du soutien inconditionnel des patrons de l’agrobusiness.

Il faut signaler une deuxième série de faits importants pour la déstabilisation : les tentatives d’annulation du résultat des élections par des moyens institutionnels. Ici, les deux bras du bolsonarisme pèsent lourd : en même temps que les manifestations de rue poussent à l’annulation du résultat des élections, des mouvements institutionnels poussent dans la même direction (le bolsonarisme a-t-il appris la «stratégie de l’étau»?).

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Dans une sorte de monde parallèle, l’équipe de transition travaille normalement et la presse internationale, en général, garde le silence sur les manifestations putschistes, les épisodes violents et les manœuvres souterraines de Bolsonaro. Le président de la Chambre des députés, Arthur Lira, leader du Centrão – un bloc de partis de droite qui opère sur le marché du soutien politique payant – a reconnu la victoire de Lula et était prêt à travailler avec lui, mais ses déclarations récentes dans la presse ressemblaient à un avertissement, ou plutôt à un chantage. Alors que le Tribunal supérieur fédéral s’apprête à juger de la constitutionnalité des «amendements du rapporteur» (c’est-à-dire des tranches du budget fédéral contrôlées par le rapporteur de la loi budgétaire annuelle, et qui sont la base du «budget secret», car la destination finale des fonds n’est pas transparente [1]), Arthur Lira – qui contrôle en pratique ces amendements – a déclaré qu’ils sont une prérogative du Parlement. Il reste à voir dans quelle mesure les grands intérêts politico-économiques du Centrão vont tout faire sombrer dans le marasme habituel et anesthésier les mécontentements. Le fait que ce soit le seul obstacle actuel au fascisme montre la situation dans laquelle nous nous trouvons. 

 

Passa Palavra, 24 novembre 2022

 

Notes

[1] Ces amendements donnent au rapporteur de la loi budgétaire annuelle le droit de transmettre des amendements auxquels l’exécutif doit donner la priorité. Comme la répartition des coûts de ces amendements n’est pas clairement contrôlée, on les appelle également «budget secret». Ils servent au gouvernement de monnaie d’échange pour obtenir le soutien d’autres partis lors du vote de ses propositions. Dans le budget 2020, les amendements du rapporteur ont coûté 18,5 milliards de reais, soit 3,3 milliards d’euros (NdT).

 

Publié à l’origine en portugais ici : https://passapalavra.info/2022/11/146621/. Traduit en français par Yves Coleman et publié ici : https://npnf.eu/spip.php?article974.

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