Par Felipe Catalani

Dans le cadre d’une conflagration internationale qui frappe un monde au bord de l’abîme, la guerre en Ukraine qui, depuis l’invasion russe début 2022, a fait environ un demi-million de morts [1] est désormais accompagnée par un conflit non moins destructeur, déclenché par l’attaque massive du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023. Étonnamment, on a vu pas mal de gens célébrer le meurtre de 1 300 personnes comme un glorieux «soulèvement populaire» pour résister à l’oppression ; ce «soulèvement populaire» a abouti à un bain de sang lors d’une fête et à des scènes telles que ce groupe d’hommes brandissant le corps ensanglanté d’une femme comme un trophée, et criant «Allāhu ʾakbar» (Dieu est le plus grand) alors qu’ils l’embarquaient dans une jeep.

Cette joie débridée de ceux qui ont exalté ce méga-pogrom ne peut s’expliquer que par la joie antisémite de voir couler le sang des Juifs (conséquence de tout acte de terreur). Et elle est d’autant plus absurde qu’il était clair et absolument prévisible qu’elle serait suivie par le massacre des Palestiniens et la réponse militaire immédiate de Netanyahou, qui a largué en six jours plus de bombes sur Gaza que les États-Unis sur l’Afghanistan durant un an, accumulant ainsi des milliers de morts de manière ininterrompue. Sur les bras des enfants palestiniens encore en vie, leurs proches écrivent leurs noms afin qu’ils puissent être identifiés lorsqu’ils mourront sous les décombres. Si ces représailles étaient prévisibles pour ceux qui suivaient les «événements» de loin, elles l’étaient certainement pour le Hamas.

Pour de nombreux «experts du Moyen-Orient», une telle action était «inévitable», «la seule issue possible», quand ils ne la comparent pas à une réaction physique ou organique, presque comme un chien qui vous mord la main quand vous lui tirez la queue – comme si nous parlions en fait d’«animaux humains», ainsi que les a qualifiés le ministre de la défense de Netanyahou, ou même d’un phénomène naturel, et non d’une structure politique qui a pris une décision, et dispose d’un commandement, d’un programme et d’un projet. Bref, qui a des capacités humaines d’abstraction et de planification, et pas seulement des réactions impulsives.

Pour comprendre ce phénomène, on a vu resurgir les explications automatiques habituelles: 1948 ; la Nakba (terme officialisé par Yasser Arafat en 1998) ; les violences et les abus quotidiens et toutes les tragédies que nous connaissons à Gaza ; et comme justification, non moins automatique, la phrase «Ne confondez pas la réaction de l’opprimé…» est devenue un cliché et est répétée ad nauseam.

Ces explications sont étonnantes par la rapidité et la facilité avec lesquelles elles semblent avoir été appliquées, et par le calme relatif qu’elles produisent face à l’accélération des catastrophes auxquelles nous assistons. Après tout, comme l’a dit un dirigeant palestinien au Brésil : «Gaza est comme un bidonville, mais un bidonville qui pourrait déclencher la troisième guerre mondiale». En bons matérialistes, certains invoquent même des «causes matérielles» : l’oppression, la misère, la lutte pour la reconnaissance. Mais curieusement, personne n’a prêté attention aux annonces officielles du Hamas lui-même.

Dans le «communiqué de presse» de son «Bureau central des médias», publié le 7 octobre lui-même, nous lisons «une invitation à couvrir l’opération ‘Déluge d’Al-Aqsa’», qui commence ainsi : «A la lumière de l’opération militaire bénie annoncée par les victorieuses Brigades des Martyrs Izz al-Din al-Qassam, le  “Déluge d’Al-Aqsa” a commencé ce matin en réponse à l’agression sioniste contre notre peuple, nos prisonniers, notre terre et nos lieux saints. Cette agression n’a pas cessé malgré les avertissements lancés par le mouvement Hamas et les différentes tendances de la résistance. L’ennemi sioniste joue avec le feu en poursuivant ses crimes et ses politiques fascistes, qui visent l’existence palestinienne et ses lieux saints islamiques et chrétiens, au centre desquels se trouve la mosquée bénie d’Al-Aqsa, qui fait l’objet de tentatives de colonisation frénétiques visant à la diviser dans le temps et l’espace et à empêcher notre peuple d’y prier, en marquant son territoire en vue de la construction de son prétendu temple.» Quelques lignes plus loin, le communiqué informe que : «la priorité de cette opération est de protéger Jérusalem et Al-Aqsa et d’empêcher les plans de l’occupation qui visent à les judaïser et à construire leur prétendu temple sur les ruines de la première qibla [direction de la prière] des musulmans». [2]

 

Selon une dépêche de Reuters, une «source proche du Hamas» affirme que «c’est en mai 2021, après une invasion du troisième lieu  le plus sacré de l’islam qui a mis en colère le monde arabe et musulman, que [Mohammed] Deif a commencé à planifier l’opération». En d’autres termes, il a fallu environ deux ans et demi de préparation pour «l’opération bénie Déluge d’Al Aqsa», qui fait référence à la célèbre mosquée de Jérusalem. Selon la source de Gaza, «cela a été déclenché par des scènes et des images d’Israël envahissant la mosquée Al Aqsa pendant le ramadan, frappant les fidèles, les attaquant […] tout cela a alimenté et enflammé la colère [3]».

La stupidité des policiers qui envahissent un lieu de culte et frappent des personnes en train de prier est choquante. Mais il n’est pas inutile de souligner que le principal moteur du «Déluge d’Al Aqsa», dans la mesure où il faut aussi recruter beaucoup de monde pour une telle opération (aux conséquences suicidaires attendues), a peut-être été un sentiment d’offense morale et religieuse – ce qui échappe à nos analyses agnostiques classiques – même si toutes les humiliations et les souffrances accumulées doivent en même temps peser lourdement.

Or, il faut se souvenir qu’au Brésil en 2018, malgré tout le terrain matériel préparé pour le bolsonarisme, ce sont les sentiments d’horreur morale et d’indignation devant l’indécence (sentiments mobilisés par des images outrancières de l’adversaire, même si elles étaient finalement liées à toutes sortes de fictions possibles) qui sont devenus une force politique gigantesque et qui ont mobilisé les gens pour agir, y compris contre leurs intérêts objectifs.

En 2020, des dizaines de milliers de musulmans sont descendus dans les rues du Pakistan pour protester contre la réimpression des caricatures de Mahomet par Charlie Hebdo [4], qui a subi en 2015 un attentat terroriste ayant entraîné la mort de 12 personnes.

La thèse marxiste qui met en avant la faim et le désir de liberté comme moteur politique de la révolte est-elle devenue obsolète ?

Dans la même déclaration de Mohammed Deif citée par Reuters, le chef de la branche armée du Hamas parle d’Israël comme d’une «orgie». Le fait que, dans cette opération complexe et méticuleusement planifiée, une rave  ait été choisie comme cible principale d’un massacre, comme lieu d’immoralité et de débauche occidentale, n’est pas une coïncidence.

Une attaque de cette ampleur nécessite une organisation qui implique nécessairement l’élite politique et économique de l’«axe de la Résistance», à savoir, d’une part, le Hamas, cette milice dont le document fondateur repose sur les Protocoles des sages de Sion (la même théorie du complot utilisée par les nazis pour exterminer les Juifs) et, d’autre part, le régime des ayatollahs d’Iran, dont le chef d’État nie la réalité historique de l’Holocauste – inutile de préciser la «mission bénie» qui les unit (et qui est verbalisée publiquement jour après jour).

Quoi qu’il en soit, pour mener à bien ce massacre, il fallait un mécanisme de participation – non pas de la part des dirigeants de l’organisation, qui sont bien à l’abri et à l’aise au Qatar – mais de la part de ceux qui étaient prêts à servir de chair à canon dans un acte à la fois ultra-violent et suicidaire (le plus important depuis des décennies). De manière calculée, cet acte avait prévu la contre-attaque militaire d’Israël, qui désormais cherche rien de moins qu’à détruire militairement le Hamas et à faire une incursion terrestre sanglante dans Gaza. Parmi les spectateurs médiatiques de la destruction, on constate la présence de nombreux supporters actifs ; une partie d’entre eux veut que la petite enclave sur la Méditerranée soit transformée en un grand parking tandis que l’autre espère que l’Iran et le Hezbollah «renverseront les rôles».

Comparer l’acte du Hamas avec les stratégies classiques des guérillas révolutionnaires de libération nationale n’a que peu ou pas de sens. Pour embellir un acte barbare, certains ont évoqué la temporalité historique héroïque de l’époque de Mandela, de l’Algérie, du Vietnam et même de Che Guevara. Nous nous trompons peut-être, mais le message du Hamas est peut-être que la cause palestinienne, du moins à Gaza, est une cause perdue [5] – d’où la volonté de sacrifier sa propre population dans un acte militaire autodestructeur. Bien sûr, un tel nihilisme amok transcende Gaza et le Hamas, et devrait être relié à la fois à une logique sociale générale du capitalisme contemporain et à la logique de l’islam politique, qui n’a rien d’archaïque ou de prémoderne, puisqu’il s’agit en fait d’un symptôme idéologique de notre fin de ligne historique – on entend souvent discuter de la question israélo-palestinienne comme si ce conflit constituait un microcosme historique totalement à l’abri des processus sociaux généraux.

Pour comprendre la disposition subjective des participants à de telles actions, même dans des missions directement suicidaires [6] comme celles des «kamikazes» (qui exigent, sinon une énorme dose de courage, du moins la suppression de la peur la plus élémentaire et instinctive de mourir [7]), on ne peut ignorer la figure du martyr, présente dans toutes les cultures militaires, mais qui prend une forme particulière dans l’islam politique [8].

Ici, le martyr n’est pas seulement celui qui agit, mais tous ceux qui sont sacrifiés, d’une manière ou d’une autre, par l’attaque de l’adversaire : un enfant tué dans un bombardement devient lui aussi un martyr. La veuve d’un martyr du Hezbollah a déclaré à un journaliste qui avait passé des années à faire des recherches sur le sujet : «Mon mari est un martyr. Maintenant, il est au paradis. C’était très triste pour lui d’avoir plus de trente ans et de ne pas être encore un martyr. Il était très malheureux le jour de son anniversaire. Je lui ai donc dit : Ne t’inquiète pas, tu auras ce que tu veux. […] Pour nous c’est normal de vivre ainsi. Si mon fils décide de suivre le même chemin, je l’aiderai à le faire [9]

Nous avons bien sûr beaucoup de mal à comprendre un tel raisonnement. Une telle idéologie ne peut avoir de sens que dans une situation où l’idée d’avenir (au sens terrestre) n’est plus un élément opérant, historique et subjectif, de sorte que la gloire symbolique du martyr puisse effectivement acquérir un poids suffisant. Dans le cas du Hamas, cette gloire est produite par une série de pratiques (messages télévisés et radiophoniques, etc.) et de documents (biographies) qui caractérisent ces martyrs comme des saints qui considèrent la vie temporelle comme futile et la mort comme le seul moyen de parvenir à une existence ayant un sens [10].

La violence que permet cette «ascèse», aussi destructrice que potentiellement suicidaire, n’a rien à voir avec des «pulsions animales» incontrôlées, comme on le pense de manière stéréotypée (et «orientaliste»), comme s’il s’agissait de «barbares et de sauvages» dépourvus de toute retenue civilisatrice. Bien au contraire, il s’agit d’un excès d’abstraction, d’une énorme force de transcendance. Celui qui s’imagine que les «recrues» qui commettent ces actes sont toujours des personnes «incultes» et en situation de pauvreté matérielle se trompe également. Par exemple (pour prendre un cas ancien), l’un des pilotes de l’attentat du 11 septembre, Mohamed Atta, avait étudié l’architecture au Caire et fait des études supérieures en Allemagne. Ironiquement (ou non), il critiquait l’architecture moderne et n’aimait pas les grands immeubles de la capitale égyptienne. Le monde universitaire n’est pas non plus si éloigné du Hamas, puisque Ismail Haniyeh, l’un de ses dirigeants (l’organisation qui, parmi les Palestiniens, a le plus encouragé ce type d’attentat), est devenu recteur de l’université islamique de Gaza.

Quoi qu’il en soit, dire que le Hamas est un tyran qui soumet les Palestiniens a du sens, mais seulement à moitié, car il faut considérer qu’il parvient à construire une hégémonie sur un territoire donné – après tout, même lorsque nous parlons de «mafia» (et de toutes les formes de racket), cette expression ne désigne pas simplement un gang armé, mais des personnes qui offrent réellement une protection, y compris une protection sociale, une confiance, etc.

La relativisation «décoloniale», ou même la positivisation «anti-impérialiste», de ces groupes est déprimante. À l’antisémitisme habituel (généralement camouflé sous la forme d’«analyses» manichéennes ou de libelles sentimentaux), aujourd’hui intensifié et désinhibé, s’ajoute une certaine fascination pour le spectacle de la violence comme frisson compensatoire dans une situation d’impuissance politique accrue (ce que l’on avait déjà observé avec la vague d’adolescents criant sur les réseaux sociaux «Staline a tué bien peu de gens !», etc.)

Réfléchissant à l’éloge du Hamas, Matthew Bolton a noté il y a quelques années que «l’expression du soutien public à la violence politique (antisémite) dirigée contre des civils (juifs) semble engendrer une excitation par procuration pour un certain type de militant de gauche : un frisson d’admiration narcissique pour sa propre dureté révolutionnaire, la fierté d’avoir cultivé la sensibilité endurcie et la moralité “supérieure” requises pour accepter n’importe quelle mort et n’importe quelle destruction nécessaire à la poursuite de la cause [11]

Quand il ne s’abaisse pas à la pure cruauté de la jouissance rancunière, comme dans le cas du soi-disant expert (de gauche) du conflit israélo-palestinien, qui a publié la photo de la femme brésilienne morte durant la rave qui a été attaquée par le Hamas, avec pour commentaire : «il était tard». Des choses similaires ont été publiées dans divers domaines et en divers lieux, de la section Black Lives Matter de Chicago [12] au pauvre Partido da Causa Operaria. [Ce groupe trotskiste créé en 1995, et  initialement lié à l’OCI française, s’est fait remarquer durant les récentes manifestations pro-palestiniennes à Sao Paulo en arborant et vendant des T-shirts reproduisant le drapeau vert du Hamas, NdT]. Je ne cesse de m’étonner de la rapidité avec laquelle, à gauche comme à droite, on passe d’un ultra-moralisme hypersensible à une brutalisation grotesque et irréfléchie [13].

La célébration par la gauche du massacre du 7 octobre [14] est également étonnante parce qu’elle imagine qu’une opération militaire aussi gigantesque effectuée par le Hamas serait passée par des «organes de décision démocratiques» (ce qui est impossible) et qu’il y aurait donc un soutien populaire à la décision de mener une attaque qui soumettrait la population palestinienne au déluge plus que prévisible de bombes et de missiles qui fait rage à Gaza depuis lors [15].

On peut se demander si ces personnes ont vraiment autant d’amour pour les Palestiniens ou si elles ne font que projeter sur eux leur rêve de détruire Israël comme l’accomplissement de la justice ultime. Une enquête récemment publiée, dont les données ont été recueillies avant la guerre, montre qu’«en général, les habitants de Gaza ne partagent pas l’objectif du Hamas d’éliminer l’État d’Israël. […] Dans l’ensemble, 73 % des Gazaouis sont favorables à une solution pacifique au conflit israélo-palestinien. A la veille de l’attaque du Hamas le 7 octobre, seuls 20% des habitants de Gaza étaient favorables à une solution militaire qui pourrait aboutir à la destruction de l’Etat d’Israël [16]».

Or, les idéologies trouvent aussi leurs limites dans la réalité matérielle et, comme on peut l’imaginer, tous les êtres humains ne sont pas convaincus par l’idée merveilleuse de devenir des martyrs. La même enquête a montré que seuls 29 % des Palestiniens avaient confiance dans le Hamas, et que, dans les classes populaires, le rejet était encore plus grand. Les données globales montrent un scepticisme populaire non seulement à l’égard du clan au pouvoir, mais aussi à l’égard de l’appareil politique dans son ensemble. Cela n’empêche pas que, avec la haine accumulée durant toute une vie en voyant, de l’autre côté du mur de séparation, «des villages prospères avec de l’eau, des piscines et des fêtes», beaucoup de gens se sont spontanément mobilisés le 7 octobre pour simplement tuer, piller, etc.[17].

Du côté israélien, la tendance guerrière, à la fois agressive et suicidaire, a désormais atteint des niveaux apocalyptiques avec Netanyahou. Au-delà de la menace extérieure permanente, il est probable qu’aujourd’hui la plus grande menace pour Israël et la survie des Juifs soit la tendance entropique de son régime néo-messianique qui, dans la mesure où il réédite des idéaux de conquête avec ses gangs qui tuent et terrorisent les Arabes palestiniens en Cisjordanie, se développe d’une manière absolument autodestructrice.

En ce qui concerne la position à l’égard de la Palestine, nous assistons aujourd’hui à la répétition et à la réaffirmation d’une décision déjà prise, à partir du moment où Netanyahu a opté pour une solution technocratique et militaire plutôt que politique au conflit, qui devra nécessairement se perpétuer à travers la gestion armée d’une population déjà économiquement superflue, condamnée à vivre (et à mourir) en permanence entre les bombes, les ONG et les milices, au milieu des ruines et des camps de réfugiés.

Le tout au nom d’une «sécurité» qui s’est également révélée inexistante. La sociologue israélienne Eva Illouz a observé que Netanyahou, avec son utopie technologique de sécurité automatisée à Gaza, a «transformé l’armée en une armée d’occupation, entraînée à contrôler les civils au lieu de garder les frontières», fonctionnant comme une bande de criminels indifférents à la loi – ce n’est pas un hasard si Netanyahiou est utilisé depuis si longtemps pour servir des intérêts privés, et s’il se mobilise entièrement pour protéger et soutenir les colons en Cisjordanie [18].

Il y a plus de vingt ans, peu après l’assassinat d’Yitzhak Rabin, deux auteurs israéliens notaient : «Les Israéliens voient de plus en plus le pays comme un baril de poudre à la mèche allumée. La plus grande menace pour eux n’est pas le terrorisme fondamentaliste, ni la guerre avec ses voisins, mais la dissolution de l’intérieur […] Lorsqu’on leur a demandé, dans un sondage Gallup pour le journal Maariv, à l’occasion du deuxième anniversaire de l’assassinat [de Rabin], si le pays était plus proche de l’unité ou de la guerre civile, plus de deux fois plus d’Israéliens (56 contre 21 %) ont répondu qu’un meurtre fratricide national était plus proche que la paix intérieure» [19].

Aujourd’hui, ceux qui ne sont pas en guerre s’y préparent. Peut-être le monde lui-même est-il devenu ce «baril de poudre à la mèche allumée», qui affecte non seulement les États, mais aussi la société civile et l’opinion publique elle-même – quand avons-nous vu pour la dernière fois une foule comme celle qui, à l’annonce d’un avion en provenance de Tel Aviv, a pris d’assaut l’aéroport de cette petite ville russe du Daghestan, contournant tous les obstacles et pénétrant sur la piste, à la recherche de juifs ? Après l’ère des «guerres d’ordre mondial», où les conflits armés prenaient des allures de gigantesques opérations de police (et vice versa : les opérations de police urbaine se sont militarisées et sont devenues guerrières), il semble que, au moins depuis la guerre en Ukraine, nous assistions au retour des «vieux conflits» et à la fin de l’utopie capitaliste «postnationale» en vigueur depuis 1990. Mais ces vieux conflits reprennent leur sens précisément dans un scénario où la logique politique fondée sur le monde du travail (c’est-à-dire la lutte des classes) s’effondre et où l’attachement aux identités nationales (et à leurs méga-blocs respectifs) prend de la consistance. Pour l’«anti-impérialisme» d’aujourd’hui, qui est plutôt un alter-impérialisme, les élites russes et arabes sont des alliés objectifs, tout comme les prolétaires israéliens et américains sont des ennemis naturels. Dans le climat de préparation à la guerre, avec ses multiples moyens médiatiques d’engagement, quiconque défend le «défaitisme révolutionnaire», comme Lénine en 1914, sera considéré comme un naïf ou un fou anachronique.

Traduit par Yves Coleman.

Notes

 

[1] <https://www.nytimes.com/2023/08/18/us/politics/ukraine-russia-war-casualties.html>

 

[2] <https://hamas.ps/ar/p/18188>

[3] <https://www.reuters.com/world/middle-east/how-secretive-hamas-commander-masterminded-attack-israel-2023-10-10/>

[4] <https://www.reuters.com/article/us-pakistan-protest-cartoons-idUSKBN25V2KJ>

[5] Selon Kurz, l’État palestinien naissant, avant même d’être formé, fonctionnait déjà comme un État en faillite, comme tous les autres dans la périphérie effondrée du capitalisme mondial (une situation conditionnée non seulement par la dynamique capitaliste générale, mais aggravée par l’occupation militaire israélienne) : «L’État fantôme palestinien est donc le premier qui, avant même sa fondation officielle, est entré dans un processus de décomposition et de décadence. La formation d’un État et sa décomposition coïncident ici immédiatement, ce qui est un paradoxe historique. Avant même qu’un appareil d’État complet, doté d’une légitimation et d’une histoire propres, ait pu se développer, des structures claniques, des seigneurs de la guerre et des structures mafieuses ont pris leur place» in Robert Kurz, “O Médio Oriente e a síndrome do anti-semitismo”, <http://www.obeco-online.org/rkurz256.htm>, chapitre 4 de Weltordnungskrieg. Das Ende der Souveränität und die Wandlungen des Imperialismus im Zeitalter der Globalisierung (Guerre d’ordre mondial. La fin de la souveraineté et les changements de l’impérialisme à l’ère de la mondialisation)

[6]. Note du traducteur. Quatre remarques sur la question du « suicide » :

  1. a) L’islam est tout aussi hostile au suicide et aux attentats suicides que le christianisme.
  2. b) Les attentats ne sont pas considérés par leurs auteurs comme des «suicides» mais à la fois comme des actes de résistance nationale et un «témoignage» (shahid) pour défendre les valeurs sacrées musulmanes et la terre d’Islam.
  3. c) Les motivations des shahid et shahida sont diverses mais bien plus altruistes que le mythe d’un au-delà peuplé de houris languissantes : en effet, les candidats au «martyre» évoquent l’intervention bénéfique de Dieu pour leurs proches restés sur terre. De plus, la bienveillance supposée d’Allah se double de celle, bien réelle, des organisations terroristes islamiques qui aident les familles de «martyrs», soutien économique non négligeable pour des personnes souvent plongées dans la misère.
  4. d) Enfin, l’explication fondée sur les houris ne rend absolument pas compte des motivations des femmes qui participent à des attentats suicides. En Palestine, par exemple, elles ont généralement un bon niveau d’études mais aucune perspective d’émancipation sociale ou familiale. Aussi bizarre et absurde que cela puisse paraître, leur acte a une dimension «égalitaire» face à une religion machiste, puisqu’elles réclament un statut égal à celui des martyrs masculins !

 

[7] L’usage de drogues par les soldats est bien connu ; il existe toute une psychiatrie militaire, qui, dans ses cas limites, n’est pas si différente de notre psychiatrie axée sur le monde du travail. Certains journaux ont rapporté que, pour mener l’attaque, les soldats du Hamas étaient également sous l’influence de drogues (de captagon, une sorte d’amphétamine).

[8] Sur l’idée du martyr en tant que fondement idéologique du Hamas, on lira par exemple ce article d’Eli Alschech, « Egoistic Martyrdom and Hamas’ Success in the 2005 Municipal Elections: A Study of Hamas Martyrs’ Ethical Wills, Biographies, and Eulogies », Die Welt des Islams n° 48 (2008), pp. 23-49.

[9] Christoph Reuter, My Life is a Weapon: A Modern History of Suicide Bombing, Princeton University Press, 2004, pp. 71-72.

[10] Eli Alschech, op. cit.

 

[11] Matthew Bolton, “Climate catastrophe, the ‘Zionist Entity’ and ‘The German guy’: An anatomy of the Malm-Jappe dispute»: <https://www.academia.edu/108026972/Climate_catastrophe_the_Zionist_Entity_and_The_German_guy_An_anatomy_of_the_Malm_Jappe_dispute>.

[12]  Dans le second cas, sans le consensus général du mouvement, bien entendu.

[13] A gauche, peu ont su garder la même attitude noble que les zapatistes, qui sont  restés fidèles à l’horizon libertaire et ont été capables de critiquer la pulsion morbide de l’époque. Comme l’a écrit le sous-commandant insurgé Moisés : «Ni Hamas ni Netanyahou. Le peuple d’Israël survivra. Le peuple de Palestine survivra.» <https://enlacezapatista.ezln.org.mx/2023/10/16/de-siembras-y-cosechas/>

[14] Également thématisé ici: <https://passapalavra.info/2023/10/150356/>

[15] Tariq Ali a également été l’un des premiers à qualifier le méga-pogrom du 7 octobre 2023 de «soulèvement» : <https://newleftreview.org/sidecar/posts/uprising-in-palestine>

[16] <https://www.foreignaffairs.com/israel/what-palestinians-really-think-hamas>

[17] <https://www1.folha.uol.com.br/mundo/2023/10/israel-retraumatiza-criancas-sobre-holocausto-e-constroi-figura-do-inimigo-diz-ativista.shtml>

[18] <https://jornalggn.com.br/oriente-medio/podera-israel-acordar-do-pesadelo-e-fazer-o-certo-por-eva-illouz/>

[19] Karpin, Michael/Friedman, Ina, Der Tod des Jitzhak Rabin. Anatomie einer Verschwörung,   Rowohlt, 1998, p. 427, cité dans Kurz, op. cit.

 

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